Elie Brousse : souvenirs, souvenirs...

Comme d'habitude, le président Bernard Dejean et ses amis avaient bien fait les choses. Ainsi que Bruno Guasch, du "Scoubidou" à Canet-en-Roussillon, où ils étaient une bonne centaine à égrener leurs souvenirs en sang et or, autour d'une table qui, chaque année, réunit les anciens joueurs et dirigeants du XIII Catalan. "Zam" manquait à l'appel, mais chacun avait une pensée émue pour leur ami, trop tôt disparu, et l'occasion nous était offerte de raviver la mémoire du plus glorieux d'entre tous, Elie Brousse.
Bon pied, bon oeil, à 88 printemps, "Le Tigre de Sydney" retrouvait là avec plaisir, entre autres, quelques-uns de ceux qui, à son époque dorée, avaient marqué l'histoire du club de leur empreinte : François Delonca, Robert Casse, Maurice Benezet.
Retour aux années d'après-guerre, avec le doux géant de Bages, triple champion de France (1947 avec Roanne, 1949 avec Marseille, 1951 avec Lyon), et quadruple lauréat de la Coupe Lord Derby (1948 et 49 avec Marseille, 1951 et 54 avec Lyon).

ELIE, VOUS ETES UNE ICONE DU RUGBY A XIII, MAIS BIZARREMENT, LE XIII CATALAN ET VOUS, CELA FAIT DEUX...

"C'est vrai, mais si je n'ai pratiquement jamais porté les couleurs de ce club, ou si peu, ce fut à mon corps défendant. De Bages, en 1945, j'étais passé à l'USAP, puis au XIII Catalan. Mais je ne jouais pas, trois matches en tout et pour tout, alors je suis revenu à l'USAP. Pas pour longtemps, car bientôt M. Devernois, le président de Roanne XIII, me faisait signer une licence, sur le quai de la gare de Perpignan".

ET VOUS N'ETES PLUS JAMAIS REVENU...

"En effet. A Roanne, je suis resté deux saisons. Et en 1947, nous battons Carcassonne 19-0 en finale du championnat, en compagnie d'autres Catalans, Gaston Comes, Jo Crespo, Henri Riu, lequel avait été mon coéquipier, en 1938 avec les juniors de l'USAP, Lucien Barris, de Banyuls, qui jouait à Toulon. Et bien d'autres. Car Roanne XIII allait chercher des joueurs partout : Pierre Taillantou à Pau, Jean Barreteau à Fumel, plus tard René Bonnes. J'ai pris ensuite la direction de Marseille, où j'ai remporté la Coupe de France la première année (5-4, devant Carcassonne, en 1948), le doublé Coupe-Championnat la saison suivante (12-9 en "Lord Derby", 12-5 en "Max Rousié", à chaque fois contre Carcassonne). Puis, Roanne ayant fusionné avec Lyon, je suis retourné sur les bords du Rhône, où en 1951 nous avons battu le XIII Catalan 15-10, en finale du championnat".

1951, L'ANNEE DE TOUS LES BONHEURS, POUR VOUS...

"Ah, la tournée ! Quand j'y pense, aujourd'hui, c'est comme dans un rêve. Nous avons remporté deux tests sur trois face à l'Australie, chez elle, avant de nous rendre en Nouvelle-Zélande. Un périple de presque quatre mois, départ en avion, retour en bateau, de Perth jusqu'à Marseille, où une foule indescriptible nous attendait. Au Sydney Cricket Ground, nous avions joué non pas devant 60.000 spectateurs, comme il est était écrit partout, mais dans un stade comble, car les 30.000 abonnés n'avaient pas été comptabilisés, dans les entrées au guichet. Et puis, ces réceptions... Inoubliables ! "

D'AUSTRALIE, VOUS AVIEZ FAILLI NE PAS RENTRER...

"C'est vrai. On nous avait offert beaucoup plus d'argent que ce que nous gagnions, en France, à Puig Aubert comme à moi et à Edouard Ponsinet. Je serais bien resté, car j'étais célibataire, mais "Ponpon" n'était pas intéressé, et Pipette était marié. Et puis, à l'époque, on ne s'expatriait pas comme aujourd'hui. Alors, malgré l'argent, je ne me voyais pas rester seul, à l'autre bout du monde".

PUIG AUBERT, JUSTEMENT, N'EST-IL PAS LE MEILLEUR JOUEUR QUE VOUS AVEZ COTOYÉ ?

"Sans discussion possible. Un phénomène. A Brisbane, contre le Queensland, il avait réussi un drop de plus de 60 mètres. Je l'ai vu aussi s'amuser à passer des coups de pied entre les perches, depuis le piquet de touche, car il avait l'art de donner de l'effet au ballon".

QUEL ADVERSAIRE VOUS A LE PLUS IMPRESSIONNÉ, EN ÉQUIPE DE FRANCE ?

"Valentine, un drôle de client, en troisième ligne. C'était le seul Ecossais à être sélectionné avec l'Empire britannique".

AVEZ-VOUS TOUJOURS JOUÉ DEUXIÈME LIGNE ?

"Toujours, sauf une fois, où on m'avait placé à l'aile. Comme si je pouvais jouer ailier ! Et puis mon entente avec Ponsinet était si parfaite... C'était un joueur merveilleux sur le terrain, en attaque comme en défense, et un homme exquis en dehors, avec des qualités humaines exceptionnelles".

QU'ETES-VOUS DEVENU, A VOTRE RETOUR EN FRANCE ?

"Maurice Tardy, le président du Celtic, nous a attiré à Paris, où je suis arrivé en même temps que Roger Arcalis, de Brive, qui plus tard devint champion de France avec Lézignan, Sylvain Menichelli, de l'USAP... Puis je suis retourné à Lyon, et j'ai stoppé ma carrière à l'âge de 35 ans, en 1955, suite à une opération du genou. Sans cela, j'aurais continué."

QUEL REGARD PORTEZ-VOUS, AUJOURD'HUI, SUR LE RUGBY A XIII FRANCAIS ?

"On ne représente plus grand chose. Nous sommes devenus les parents pauvres du sport français. Songez qu'il nous a fallu attendre 52 ans après notre retour de tournée, pour qu'on nous remette la médaille d'or de la Jeunesse et des Sports ! Tout a tellement changé ! Songez qu'à une époque, Carcassonne jouait pendant deux ans pratiquement sans perdre, alors qu'aujourd'hui ce club encaisse parfois quarante points. En fait, on est oublié. On ne donne même pas les résultats, le dimanche à la télé. Il y a bien les Dragons, mais regardez dans les autres régions..."